Mot de soutien de Clarence Edgard-Rosa marraine du Féministival 2018

Les femmes doivent-elles être à poil pour avoir leur place au musée ? C’est la question que pose le collectif d’activistes Guerrilla Girls depuis les années 80. Depuis, ça n’a pas beaucoup bougé : les femmes sont majoritaires dans les écoles d’art mais quasi-inexistantes dans les manuels qu’elles étudient ; elles sont partout exposées comme muses mais leur travail est ultra minoritaire dans les musées. Est-ce à dire qu’elles sont nulles, comme le suggérait en 2015 le plasticien allemand Georg Baselitz ? “Les femmes ne savent pas bien peindre, c’est un fait”, balançait-il avec force mépris… Complètement à côté de la plaque.

A l’exception de quelques grandes dames qui semblent forcées de représenter à elles seules le genre féminin tout entier, l’histoire de l’art n’en n’a que pour les hommes. “On a supprimé les femmes des écrits sur l’art au XIX siècle. Alors, naturellement, dans les années 1960, au moment où cette discipline se popularise, les guides qui lui sont consacrés ne mentionnent aucune femme”, m’a un jour expliqué l’historienne de l’art Anne Larue, auteure du formidable Histoire de l’art d’un nouveau genre, (aux éditions Max Milo, 2014). Des fresques médiévales au Bahaus, pourtant, les artistes ne sont pas que mâles – mais l’histoire de l’art est, pour les femmes, une grande et longue succession de bâtons dans les roues et d’invisibilisation. Les femmes, en fait, on les aime quand même plus dans le rôle de modèles. A la Renaissance – c’est à dire pile au moment où la peinture acquiert ses lettres de noblesse – on leur interdit de voir un modèle masculin nu (ce qui les exclut de fait des classes d’anatomie humaine), de faire de la peinture historique (le plus prestigieux des genres), d’accéder aux académies (va faire carrière depuis ta chambre)… Pratique : elles peuvent donc peindre des coquillages, des animaux, des fleurs. Les voilà assignées au mignon, au minuscule, à tout ce qui passe inaperçu, tout ce qui est méprisé. Comme Properzia de Rossi, une sculptrice de la Renaissance capable de faire des choses extraordinaires, pourtant réduite à gagner sa vie en sculptant des noyaux de pêche.

Vous saviez, vous, que le célèbre peintre Le Tintoret s’était subitement arrêté de peindre à la mort de sa fille, Marietta Robusti ? Dans les livres d’histoire de l’art, on lit qu’il était tellement consumé par le chagrin qu’il ne pouvait plus toucher un pinceau… Mouais. On sait aussi que lorsque le roi d’Espagne et l’empereur d’Autriche ont sollicité Marietta pour son propre talent, son père a refusé de la laisser partir, préférant la marier et la garder près de lui. Il faut dire qu’elle signait ses oeuvres du nom de son daron… Hasard ? Je ne crois pas. Dans ce contexte extrêmement hostile, certaines artistes posent pour leurs confrères pour gagner leur vie… et l’histoire retient leur rôle de modèle plus que leur travail. C’est le cas d’un nombre incalculables d’artistes fabuleuses que le monde retiendra pour la rondeur de leur cul ou la joliesse de leur minois. Comme Elizabeth Siddal, peintre du XIXe siècle qui n’a pas été enregistrée comme telle mais comme objet de légendes romantiques. Après avoir posé pour Millais dans une baignoire (mais si, vous savez, Ophélie), elle aurait attrapé un coup de froid fatal : ni une ni deux, on qualifie sa mort de “sacrifice de muse” pour le grand maître. Rossetti, qui l’a aussi fait poser, la décrit comme une créature surnaturelle, le corps intact des années après sa mort, ses longs cheveux roux continuant de pousser. On aurait aussi pu s’intéresser à son oeuvre, mais… Non.

Quand l’association féministe Les Effronté-e-s m’a annoncé que le thème de leur prochain festival culturel – Le bien nommé Féministival – était “ni muse ni objet”, j’étais ultra enthousiaste. Quand elles m’ont demandé d’en être la marraine, j’ai évidemment accepté sur le champs ! Les 29 et 30 septembre, donc, on débattra de ces questions passionnantes avec des femmes qui le sont tout autant, et on célébrera les artistes femmes à travers des expos, performances, projections et concerts. Lauren Bastide y animera une première table ronde (qui sera l’occasion d’un podcast inédit de La Poudre) ; j’animerai la seconde – on se demandera s’il existe un art féminin : un “female gaze”. Je suis très fière de défendre ce bel évènement. Un week-end fait d’arts, de débats, de meufs inspirantes, de guitares qui crient et de sororité – tout ce que j’aime, en fait.

Alors certes, septembre c’est loin. Mais ce serait une très mauvaise idée de rater ces joyeusetés féministes qui auront lieu à Paris alors, faites moi plaisir, notez-le tout de suite et pis basta. On se voit en septembre !


Retrouvez l’article sur son délicieux blog  Poulet Rotique

 

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